Le Conte des Premiers

Voici une nouvelle d’ambiance dans l’univers des Derniers. Simples lecteurs ou futurs joueurs y trouveront quelques informations sur le cadre de jeu. Puissent-elles les éclairer dans la pénombre des tubes.

« – Debout Angeline, deboute toi, t’as un malade qui t’attend. »

Léonald, le compagnon d’Angeline, la secoue gentiment. Il sait qu’elle n’aime pas être réveillée quand elle n’a pas son quota de sommeil, mais dans un monde où n’existent ni jour, ni nuit, ni même de moyen fiable de mesurer le passage du temps, il faut bien se fier à son instinct. Ici bas, tout n’est qu’instinct.

Angeline, encore engourdie, s’étire en bâillant, et enfile machinalement son blouson élimé qui lui faisait office de couverture. Dans la pénombre qu’engendre l’unique ampoule qui éclaire faiblement l’ancien local poubelle de la station Trinité reconverti en logement et cabinet de consultation – un luxe auquel tous les Derniers n’accèdent pas ! –, Angeline discerne un gamin, assis, recroquevillé sur lui-même, appuyé au mur à côté du conteneur servant d’habitat au vieux grincheux de Karl. Avant même de s’enquérir de la raison de la présence du môme, en voyant le couvercle de la poubelle rabattu, Angeline ne peut s’empêcher de penser « Sacré Karl, il dort encore. Une bande de cannibales débarquerait dans la pièce qu’il ne sortirait pas de sa piaule.»

« – Il faut que tu examines le petit Djebril, l’est pas bien, l’a l’ventre qu’a mal dedans », lâche Léonald d’un ton précipité.

Yo Léo, je mate. Parle moins fort, tu vas réveiller le vieux. Allume la grosse lampe, que j’vois c’qui l’a le gamin », répond calmement sa compagne. Angeline, en tant que Prométhée, a bien appris que la grosse lampe s’appelait un « néon », mais pour son homme, qui n’est qu’un humble ouvrier Explicit, la « grosse lampe », c’est plus compréhensible. Étaler sa science n’est pas dans ses habitudes ; sauf quand il s’agit de rappeler que sans les Prométhées, le réseau ne serait plus que le royaume des sauvages.

En l’occurrence, face au jeune malade, elle préfère prendre des airs inspirés plutôt que d’afficher des connaissances qui lui font défaut. L’examen qu’elle pratique lui laisse craindre une pathologie qu’elle ne maîtrise pas. « Ceux d’Avant savaient, mais moi… J’aurais aimé vivre au temps des livres et des ordinateurs, j’aurais sûrement su quoi faire ». Perplexe, se mordant l’intérieur des lèvres, elle ne sait quoi dire à l’enfant pâle et en sueur qui lui fait face. Elle se contente d’un regard bienveillant.

Elle le connaît bien, le jeune Djebril, elle lui enseigne – comme à tous les jeunes de la station – les bases de la vie au sein des Coalitions : le civisme, les dangers des profondeurs, quelques lois, un peu de lecture, guère plus ; le reste, les enfants l’apprennent auprès de leur entourage et surtout dans la Coalition qu’ils rejoignent pour faire leur apprentissage. Djebril n’est pas son meilleur élève, il ne vient pas souvent aux cours, elle le voit plus souvent avec ses camarades faire des concours d’escalade sur les conduits d’aération pour ramasser des bestioles. Eux-mêmes se nomment « Les araignées ». Elle n’en fera pas un Prométhée… Peut-être un Rosace, comme sa mère disparue dans les catacombes ? En attendant, elle cherche une solution pour son jeune patient. « Je pourrais lui dire que ce sont les Ombres qui lui volent la vie, mais ça ne serait pas honnête. Non, d’autres le feraient, mais pas moi. Je représente la connaissance… Ou du moins ce qu’il en reste. Il faudrait que je demande au sage Aliocha. Lui saurait quoi faire. Quand j’étais son élève, il avait un livre d’anatomie, sans doute le seul du réseau. Si je dois opérer le gamin, il me faudrait le livre. Il ne voudra sans doute pas me le prêter, mais à défaut, il m’expliquera, il doit savoir. Aliocha, où est-il maintenant ? S’il n’a pas bougé, il doit être à Saint-Michel. Ah ! Aliocha, c’est un Saint-Michel pur jus ! Il n’y a pas de raison qu’il ait été s’installer ailleurs. »

Angeline, tenaillée par ses rêveries, voit défiler devant elle son passé d’étudiante – il n’y a plus que les Prométhées pour utiliser ce terme – à Saint-Michel, où elle passa quelques années loin de Trinité auprès du sage Aliocha, avant de repartir la tête emplie des enseignements de son illustre maître.Elle s’extrait de ses souvenirs pour revenir au présent et déclare avec fermeté : « Faut qu’j’aille à Saint-Michel, Léo. C’est fissa, le raton va sortir du rail si on lèche les murs. Peux-tu me trouver un Rosace et un ou deux Airains pour la balade ? »

Elle sait qu’il est urgent d’opérer le petit, mais la notion d’urgence est parfois difficile à faire comprendre dans un monde où le temps se mesure mal. Elle ne peut en vouloir à ses semblables d’avoir oublié ce qu’était le temps. On lui a enseigné l’histoire du passé, comment était la vie au dehors, le ciel, le soleil, la lune, le rythme des jours et des nuits, les saisons, les rituels qui marquaient l’écoulement des jours tels les fêtes, les solstices, la nouvelle année. Mais depuis que le dernier ordinateur s’est éteint, que la dernière montre à remontoir s’est cassée, plus rien ne marque correctement le temps qui passe. Il y a bien les clepsydres qu’entretiennent ses pairs, les Prométhées, mais leur fiabilité est sujette à caution. De toute manière, à quoi bon marquer le temps ? À quoi bon expliquer un concept à quelqu’un qui ne peut en prendre la pleine conscience ? À chaque fois qu’elle se remémore la fin du dernier ordinateur, même si elle n’était pas encore née quand le drame arriva, elle ne peut s’empêcher d’enrager, d’en vouloir aux Hommes d’Avant d’avoir si peu pensé à leurs descendants, fussent-ils condamnés à vivre sous terre. Fallait-il être inconscients pour équiper le Réseau d’un fatras de matériel sophistiqué, mais à l’obsolescence programmée ! Le terme semble abscons pour la population du Réseau, qui passe son temps à rafistoler, à réutiliser, à transformer tout ce qui lui tombe sous la main. Le passé est un secret qu’il vaut mieux taire aux autres. Et s’il n’y avait que celui-là… Quelle serait l’utilité de leur parler de la beauté d’un monde maintenant détruit ? Ils sont les Derniers, ils le savent et c’est leur ultime fierté. Être ce qui reste de l’humanité, c’est déjà un bel espoir.

Néanmoins, tant bien que mal, une équipe se monte ; la solidarité motive la station, il faut sauver Djebril. Ils sont quatre à partir en plus d’elle-même : le Rosace qui leur sert de guide est un petit nerveux bourré de tics qui donne l’impression de parler à des amis invisibles ; les deux Airains forment un couple improbable : un grand baraqué au front bas et une femme d’une quarantaine d’années, presque naine, qu’Angeline pourrait définir comme « carrée », au physique comme au mental. Au groupe prévu pour le voyage s’est invitée Gildarling, une Moko, une gamine d’à peine plus de seize ans, une fouineuse et une enjôleuse qui tourne les têtes des jeunes gars de la station. Angeline ne l’aime pas trop, elle a rejoint Trinité il y a peu : elle vient d’Odéon, une station voisine de Saint-Michel. C’est d’ailleurs l’argument qu’elle a servi pour rejoindre le groupe, elle « connaît » les gens de Saint-Michel, elle facilitera les tractations s’il y a lieu. La Prométhée n’a pas cherché à s’opposer à sa venue, après tout les Mokos sont là pour leurs talents d’entremetteurs, même si dans le cas présent le vieil Aliocha accordera plus facilement sa confiance à son ancienne élève plutôt qu’à cette nouvelle venue.

Gildarling, la jeune Moko
Gildarling, la jeune Moko

À peine sortis de la station, l’obscurité les assaille. L’univers des Derniers n’est constitué que de poches de vie lumineuses, arraisonnées par d’infinies ténèbres… Le caporal Dina – la « carrée » selon Angeline – active une lampe à dynamo qui éclaire à quatre, cinq mètres. Légèrement devant, en marge du halo lumineux, le Rosace ouvre la marche, le reste de l’équipe suit. La progression est lente et réfléchie. Même si l’on est proche de chez soi, la prudence est de mise. Les effondrements, les pièges, les rats géants, voire bien pire, ou bien plus effrayant, peuvent apparaître là où tout semblait sans danger quelques cycles auparavant. Près d’une dizaine de stations séparent Trinité de Saint-Michel. Le trajet n’est pas fatigant physiquement, mais éprouvant psychiquement. L’inconnu et la peur sont omniprésents dans les galeries. Névroses et folies ne sont jamais très loin. Angeline perçoit confusément le passage dans les ténèbres comme un voyage dimensionnel qui transporte le voyageur dans une autre bulle, un autre monde miniature. Les zones habitées se suivent, mais ne se ressemblent pas. Chacune a son atmosphère, son architecture, son rythme, ses habitudes. Les habitants y ont posé l’empreinte de leurs âmes. Ici un excès de sécurité, là une nonchalance à la limite du chaos ; ailleurs c’est l’exiguïté qui oppresse le visiteur ou l’incongruité de la présence d’un musicien qui égaie le lieu. Paroles, regards, matériel, chaque arrêt est l’occasion d’un échange. Angeline a beau trépigner, elle ne changera pas les rites sociaux du Réseau. Leur quête se drape de rumeurs, se pare de commentaires : chacun veut savoir. Leur voyage laisse une traînée invisible qui s’étend à toutes les ramifications souterraines.

Arrive Saint-Michel. Plus de deux mille personnes vivent ici. Une grande cité à l’échelle du Réseau. Angeline se surprend à redécouvrir les lieux qu’elle a connu naguère. Les Derniers vivent dans des espaces si restreints qu’ils en viennent à observer le moindre détail. Une fissure au plafond, le ronronnement d’une UPA, la pousse d’une moisissure, ils connaissent parfaitement leur station. C’est aussi ce qui engendre la peur : quitter son lieu de vie, c’est se confronter à l’étranger, à l’inconnu. Saint Michel a changé, surtout de par sa population et Angeline, si confiante à son arrivée, perd de son assurance, se sent perdue. Elle doute d’arriver à rencontrer Aliocha. Mais la jeune Moko fait valoir sa présence. Elle se renseigne, négocie, tchatche en jouant de son charme. Elle use des deux Airains comme d’épouvantails, les présentant comme une menace ou se moquant d’eux pour gagner des complicités. Les deux militaires jouent le jeu au gré des besoins. Angeline aussi a son rôle à tenir, elle représente la connaissance que l’on respecte, gage du sérieux de l’entreprise. L’équipe fonctionne bien malgré ses doutes du départ.

De fil en aiguille, ils se retrouvent tous les cinq devant Aliocha. Le vieux Prométhée dispose d’une pièce privée équipée d’un bureau en tôle à la peinture écaillée, d’une paillasse dans un coin et – suprême honneur – d’une bibliothèque où trônent quatre ouvrages et des vestiges, rares bibelots anciens à la valeur inestimable aux yeux des collectionneurs. Après les salutations d’usage, Aliocha congédie aimablement tout le monde sauf Angeline, ferme la porte, se rassoit derrière son bureau et invite son ancienne élève à s’approcher au plus près avant de s’adresser à elle à voix basse, avec des airs de conspirateurs.

« – Vois-tu petite, je préfère garder pour nous nos forces et nos faiblesses. D’ailleurs nous n’avons pas à afficher la moindre faiblesse. Si nous n’avons pas de réponse à une question, c’est que c’était écrit, que le Destin l’avait décidé ou que les Premiers, les créateurs de notre enfer souterrain, l’ont voulu ainsi. Il n’y a pas d’inconnu, pas de mensonge, juste le conte des Premiers, celui que l’on doit livrer pour conserver l’ordre des choses. Et la cohésion des Coalitions, nous en sommes les tenants, nous autres Prométhées. Comprends-tu cela Angeline ? »

Il termine sa phrase avec le doux sourire qu’elle lui a toujours connu. Elle reste perplexe par la teneur des propos si éloignés du bon sens et de la morale qui animaient le savant auparavant. Sans prendre le temps de mûrir plus avant à ses propos, elle explique le cas de Djebril et ce qu’elle attend du vieux scientifique. Celui-ci lui explique de bonne grâce ce qu’elle devra faire pour opérer, il lui montre le livre et la laisse le consulter, mais refuse de lui prêter malgré l’insistance de son ancienne élève.

« – Nous ne devons pas montrer que notre savoir vient d’objets. Nous sommes la connaissance. Si on te voit avec ce livre, tu perdras ta crédibilité, lui signifie le sage.

Mais si j’échoue, je serai encore moins crédible.

Si tu échoues, tu diras que le Feu l’a quitté, qu’il a rejoint le monde extérieur, qu’il est enfin libéré. Notre destin est de vivre sous terre, de perpétuer les Coalitions et d’entretenir le Réseau. Pour en sortir, il n’y a que la mort. Ça ne sera pas ta faute, juste le destin que les Premiers nous ont choisi. Tu n’es que l’instrument de tout cela. Ne montre pas ta faiblesse. »

Un peu abasourdie Angeline quitte le bureau et retrouve ses compagnons de route à la porte. Malgré les paroles de son maître, elle ne peut s’empêcher de leur avouer qu’elle n’a pas le livre. Elle ajoute qu’elle fera sans, mais l’enthousiasme manque, le doute se lit sur son visage. Les Airains, disciplinés et résignés, acquiescent mollement, mais Gildarling, la jeune Moko s’emporte :

« – Tin ! Liocha, vieux deg ! Si faut le liv’ pour sauver le raton, on part pas sans. Vais lui expliquer quoi que je pense moi au Prom’ ! » Et, sans attendre de réponse, elle s’engouffre dans les appartements de l’ancêtre et claque la porte derrière elle. Angeline est pétrifiée ; les paroles d’Aliocha l’avaient secoué, mais l’attitude de la Moko dépasse l’idée qu’elle se fait du respect. Elle n’ose ni entrer ni même écouter. Elle reste raide, les bras le long du corps. Les Airains la regardent, attendant une consigne qui ne vient pas ; le Rosace, lui, est parti discuter avec ses fantômes, absolument hermétique à la situation.

Quand la porte finit par se rouvrir, le trio voit ressortir Gildarling arborant un sourire vainqueur. Derrière elle, Aliocha referme la porte en adressant un salut discret, le visage barré d’une grimace qu’anime une politesse forcée.

« – Que s’est-il passé ? s’inquiète Angeline.

Rien, tout va bien, j’ai le liv’. J’lui ai juste rappelé des souvenirs qui serait pas bon qu’ça résonne dans les tubes, répond la Moko en roulant fièrement des mécaniques. Faudra juste qu’on lui rende le liv’ quand on aura, enfin, quand tu auras sauvé Djebril.

Vous… Vous vous êtes pas battus tout de même ?

Bah non. Si j’avais dû lucharder, j’aurais demandé au gros, là », dit-elle en montrant du pouce le grand Airain qui sourit benoîtement en serrant sa masse en fonte de ses mains puissantes.

La Moko tend à Angeline le trésor tant convoité avec un air de conspiratrice victorieuse. La Promethée, consciente que quelque sordide chantage venait d’avoir lieu envers son mentor s’abstint de toute autre question.Sur le chemin du retour, son sac contenant le livre bien serré contre sa hanche, Angeline reste silencieuse, absorbée par ses questionnements.

Elle se demande si elle va réussir à sauver Djebril bien sûr, mais les durs mots d’Aliocha la tracassent encore plus. « Liocha a-t-il perdu la tête ou pense-t-il vraiment que l’on doive tromper nos semblables en inventant des fables ? Il n’a pas tort en soutenant que notre but est avant tout de maintenir unies les Coalitions. Et, après tout, que savons-nous des Premiers ? Tout ce que nous connaissons d’eux remonte à si loin. Sont t-ils nos créateurs ? Peut-être sont-ce eux les Dieux dont parlent les histoires d’Avant ? Je ne saurai sans doute jamais la vérité, mais je me dois de faire survivre le conte des Premiers. Quant aux Derniers, à eux d’inventer leur histoire, tous ensemble. »

Machinalement, sa main se serre sur l’inestimable livre, pont générationnel entre un monde qui fût, et un monde qui espère.

MonsieurThy Écrit par :

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